Bruno Peyron / Orange II (1ère)

Les tentatives de record, à l’assaut du Trophée Jules Verne, sont autant d’aventures océaniques, qui méritent d’être racontées ici.

 
Graves avaries ou retards trop importants ont souvent stoppé des capitaines courageux dans leur élan. D’autres skippers sont parvenus à boucler leur tour… Seulement pas assez vite pour battre le record alors établi.
 
Ces performances, histoires d’hommes, de femmes et de bateaux, seront retranscrites dans ces pages.
 
À bientôt !

Olivier de Kersauson / Geronimo

Les tentatives de record, à l’assaut du Trophée Jules Verne, sont autant d’aventures océaniques, qui méritent d’être racontées ici.

 
Graves avaries ou retards trop importants ont souvent stoppé des capitaines courageux dans leur élan. D’autres skippers sont parvenus à boucler leur tour… Seulement pas assez vite pour battre le record alors établi.
 
Ces performances, histoires d’hommes, de femmes et de bateaux, seront retranscrites dans ces pages.
 
À bientôt !

Olivier de Kersauson / Geronimo

Les tentatives de record, à l’assaut du Trophée Jules Verne, sont autant d’aventures océaniques, qui méritent d’être racontées ici.

 
Graves avaries ou retards trop importants ont souvent stoppé des capitaines courageux dans leur élan. D’autres skippers sont parvenus à boucler leur tour… Seulement pas assez vite pour battre le record alors établi.
 
Ces performances, histoires d’hommes, de femmes et de bateaux, seront retranscrites dans ces pages.
 
À bientôt !

Ellen Mac Arthur / Kingfisher II

Les tentatives de record, à l’assaut du Trophée Jules Verne, sont autant d’aventures océaniques, qui méritent d’être racontées ici.

Graves avaries ou retards trop importants ont souvent stoppé des capitaines courageux dans leur élan. D’autres skippers sont parvenus à boucler leur tour… Seulement pas assez vite pour battre le record alors établi.

Ces performances, histoires d’hommes, de femmes et de bateaux, seront retranscrites dans ces pages.

À bientôt !

Bruno Peyron / Orange

Près de dix ans après son record inaugural, éperonné par la performance d’Olivier de Kersauson en 1997, Bruno Peyron se lance à nouveau dans le contre la montre de Phileas Fogg. Treize marins, à la manœuvre du maxi catamaran Orange, ne seront pas de trop pour venir à bout de ce tour du monde. Météo impitoyable. Bateau au bord de l’explosion. Récit d’un record à l’arraché… Tout en sang-froid et ténacité.

©Photo Gilles Martin-Raget © Photo Gilles Martin-Raget

Le 2 mars 2002, jour du départ d’Orange sur le circuit du Trophée Jules Verne, rien n’augure une confortable victoire. Les douze hommes(1)(1)Gilles Chiorri, Hervé Jan, Nick Moloney, Yann Eliès, Benoît Briand, Sébastien Josse, Roan Le Goff, Jean-Baptiste Epron, Florent Chastel, Vladimir Dzaldalyndis, Yves Le Blevec, Philippe Péché.  de Bruno Peyron sont inquiets. Déjà éprouvés. La tête de mât de leur maxi catamaran s’est brisée, après trente minutes de navigation, le 14 février, lors d’un premier départ. Orange vient de passer une douzaine de jours à Vannes, aux bons soins du chantier Multiplast, qui a assuré un dépannage express.

Il ne fallait pas perdre plus de temps. Les fenêtres météo optimums sont rares pour gagner rapidement l’équateur et tenter le tour du monde par les trois caps dans les meilleures conditions. Le Grand Sud est plus navigable pendant l’été austral. En dehors de cette période – l’hiver dans l’hémisphère nord – établir un record de vitesse à la voile sous ces latitudes est improbable.

Orange, 33 mètres, est l’ex Innovation Explorer, déjà victorieux sur un parcours similaire à celui du Jules Verne. En 2001, il a conduit Loïck Peyron à la deuxième place de la course autour du monde The Race, créée par son frère ainé. Mais, à bord, même si l’on a confiance dans le bateau, chacun sait trop bien qu’il faudra le choyer. Alors qu’il dépasse la ligne de départ au large de Brest, filant 20 nœuds sous vent de nord-est, dans une mer désordonnée, les treize d’Orange gardent tous un œil sur la tête de mât.

La veille de ce second départ on a appris que Geronimo, le trimaran de Kersauson, faisait demi-tour juste après avoir franchi l’équateur. Avarie de gouvernail. L’amiral, qui voulait battre son propre record, n’a eu d’autre choix que l’abandon.

En douceur à l’équateur

Visant l’équateur, Orange maintient la cadence avec 20 nœuds de moyenne dans un vent de nord-nord est, soufflant bientôt dans l’axe arrière de sa trajectoire.
Ralenti à 80 milles (148 km) de cette première marque géographique, le maxi catamaran laisse le temps de référence Ouessant-équateur(2)(2)7 jours, 4 heures et 24 minutes à ENZA New Zealand skippé par Peter Blake et Robin Knox-Johnston en 1994.
Lorsque Orange entre dans l’Atlantique sud le matin du 10 mars, 7 jours et 22 heures après avoir franchi la ligne de départ du Trophée Jules Verne, Bruno Peyron a une pensée émue pour Peter Blake. Le skipper néo zélandais est décédé tragiquement en 2001, sous les mêmes latitudes.

Le barrage Sainte Hélène

Le 11 mars, Orange glisse le long des côtes sud-américaines et tente une sortie à l’ouest pour contourner l’anticyclone de Sainte Hélène. Mais la zone de hautes pressions remonte l’Atlantique sud, barrant la route aux marins. « L’anticyclone gonfle et gonfle encore et nous ferme la porte d’est en ouest », a prévenu Gilles Chiorri, le navigateur du bord, « on va griller nos premiers jokers sur cette véritable première épreuve… »
À 29°18 de latitude sud, les treize d’Orange espèrent alors prendre de vitesse cet avaleur de vent et le contourner dans son nord. Mais le 15 mars, Philippe Péché, qui inspecte le bateau avant de prendre son quart, aperçoit un objet brillant sur le filet : la têtière de grand-voile ! Les neuf hommes de quart sont mobilisés pour le chantier. Et, cinq heures plus tard, quand le chariot de têtière est réparé, la porte de sortie de l’anticyclone tant espérée est passée.
La seule option face au barrage Sainte Hélène, reste désormais une traversée de la dorsale. Affronter le calme en coupant, cap est-sud est, le centre des hautes pressions, avec en ligne de mire les forts vents d’ouest qui circulent par 40° Sud.

Impitoyable Indien

©Photo Gilles Martin-Raget © Photo Gilles Martin-Raget

Le 21 mars, après 18 jours 18 heures et 40 minutes de mer, dans des conditions si peu propices à l’exploit, Orange établit le temps de référence Ouessant – cap de Bonne Espérance. Il bat ainsi de 23 heures et 13 minutes seulement le record d’ENZA en 1994, avec trois jours d’avance sur Sport-Elec en 1997(3)(3)22 jours 08 heures et 55 minutes.

L’entrée dans l’Indien, par 39° sud, annonce la suite du parcours. « Nous avons eu une mer absolument pourrie cette nuit, lâche Bruno, le 22 mars, nous avons 45 nœuds de vent depuis hier soir ! » 45 nœuds (83 km/h) qui passent à 55 nœuds (102 km/h) le lendemain. Orange surfe à près de 40 nœuds. Et même à sec de toile, il continue à 20 nœuds sous mât seul !
Éric Mas, analyste de Météo Consult, résume la situation : « Derrière Orange, une vaste zone de hautes pressions qui génèrent des vents de sud. Impossible de descendre, surtout en raison de l’état désordonné de la mer. Devant, un «  mur » de dépressions dont l’évolution à la latitude d’Orange ne laisse rien présager de bon pour les prochaines 24 heures. »

Si, dès le 28 mars, le vent devient plus favorable, la mer n’est pas encore totalement orientée dans le sens de la course du bateau. « À 25 nœuds dans le clapot, Orange tape fort », raconte Peyron. Impossible de lâcher les chevaux, sous peine de faire exploser la machine.
Même bridé, le maxi catamaran flirte à nouveau avec les 500 milles (926 km) parcourus chaque jour. Mais c’est au prix d’inquiétantes avaries – explosion de deux lattes de grand-voile, délaminage de carénage de la poutre arrière et fissure de deux cloisons dans la zone d’impact des vagues – et d’un slalom géant à la recherche du système météo idéal. « Nous devons en être à notre troisième système depuis le cap de Bonne Espérance », lâche Hervé Jan, à la vacation du 30 mars.

Encore une fois, en dépit de conditions météo très « casse bateau », Orange empoche un temps de référence : Ouessant – cap Leeuwin, au sud de l’Australie, en 29 jours 07 heures et 22 minutes. Les treize de Peyron comptent un peu plus d’une journée d’avance sur le détenteur du Trophée Jules Verne(4)(4)En 1997, Olivier de Kersauson avait franchi la longitude du cap australien en 30 jours, 14 heures et 30 minutes..

Pacifique express

©Photo Gilles Martin-Raget © Photo Gilles Martin-Raget

Le 5 avril, peu après le passage de l’antiméridien(5)(5)le 180ème méridien, à l’opposé du méridien de Greenwich., par 53° sud, Orange peut infléchir sa course vers le Grand Sud. Il lui faut maintenant trouver un passage pour éviter une zone de calmes entre 50° et 60° sud. Au nord, les vents seront contraires : une méchante dépression tropicale est annoncée. Le  maxi catamaran peut passer dessous, au portant, dans des vents d’ouest forts, avec de belles vitesses favorisées par une longue houle enfin organisée.

L’ivresse retrouvée des grandes vitesses et trajectoires rectilignes – cap direct sur le Horn – est seulement interrompue par un cri d’alarme, le 10 avril : « Iceberg droit devant ! » Philippe Péché, l’homme de barre, distingue à 3 milles (5 km) dans la brume un glaçon de la taille d’un paquebot. Sous trinquette et grand-voile un ris, le maxi catamaran fonce droit dessus. Le radar vient de disjoncter.

Ce ne sont pas les glaçons du Grand Sud qui stopperont la belle progression plein est du géant Orange, mais bien la dépression tropicale qui a mobilisé tous les esprits du bord pendant cette traversée du Pacifique sud. Le 12 avril, par 57° sud, la voici qui « fait sauter le bateau de vague en vague et risque de casser quelque chose », dixit Bruno Peyron. Grand-voile affalée, gennaker enroulé et rangé, tourmentin hissé. « C’est un peu dommage que notre version Pacifique Express s’arrête comme cela, regrette le skipper, mais nous sommes là pour ramener le Trophée Jules Verne et rien d’autre ! ».

Les choix de Bruno Peyron, qui joue la prudence depuis le début du parcours, s’avèrent payants. Le 13 avril, en avance de plus de quatre jours sur le temps de passage d’Olivier de Kersauson en 1997, l’équipage d’Orange franchit sous la pluie la longitude du dernier des grands caps du Trophée Jules Verne, le redoutable Horn.

L’océan Pacifique a été avalé en un temps record : 12 jours 19 heures et 30 minutes. Orange a abattu des journées à 600 milles (1111 km) et plus. Effectué une pointe à 39,7 nœuds. « Il est surtout intact après 42 jours de mer difficiles » se réjouit son skipper.

Bonne Mère, priez pour nous…

©Photo Gilles Martin-Raget © Photo Gilles Martin-Raget

La remontée de l’Atlantique impose aux hommes d’Orange un nouveau cas d’école météo : le franchissement complexe d’un anticyclone, sous la menace directe d’une violente dépression. Pendant huit jours, Orange trace un long bord à l’est, bien plus est que les trajectoires alors dessinées par les coureurs du Jules Verne. La route habituelle est rallongée de 23%. Mais la dépression est belle et bien prise de vitesse, ses vents de 60 nœuds (111 km/h) contournés à 20 milles (37 km) près. L’anticyclone est traversé au plus court. Le 22 avril, Orange est au rendez-vous des alizés de sud est, qui le porteront à l’orée du pot au noir.

Le passage de l’équateur, deux jours plus tard, est l’occasion pour Bruno Peyron d’annoncer une nouvelle beaucoup moins enthousiasmante à son PC parisien : «  La boule en titane de 12 cm de diamètre sur laquelle repose les 1 200 kg du mât et du gréement, avec une compression parfois égale à plus de 60 tonnes, est fissurée dans sa partie inférieure sur une circonférence de 170 degrés. Si elle se brise, le mât tombe. »

Le skipper a décidé de poursuivre l’aventure. La météo s’y prête. Mais pour espérer ramener le bateau entier à Brest, le près est désormais prohibé et il faudra à tout prix éviter de naviguer contre la houle. À bord, on compte aussi sur la chance, entre autres alliés des marins… « Dites à nos amis Marseillais de mettre un cierge à la Bonne Mère pour notre pied de mât ! », lance Bruno Peyron, lors de vacation radio 26 avril.

La sainte patronne de Marseille, port d’accueil d’Orange, a-t-elle entendu la requête du skipper baulois ? Le bateau tient la mer, engrange ses 460 milles (851 km) quotidiens et fonce plein nord vers l’archipel des Açores, contournant par l’ouest l’anticyclone du même nom. Il peut même raccourcir la route suivie en 1997 par Olivier de Kersauson.

Aux urnes les marins !

À terre, un autre duel est en train de se jouer : la course à l’Élysée. Le dimanche 5 mai, Jacques Chirac affrontera au deuxième tour de l’élection présidentielle, le candidat d’extrême droite. La France est dans la rue. « En tant que marins, amoureux de la nature et de la liberté, on ne peut qu’ajouter un peu de force à ceux qui étaient dans la rue ces derniers jours… Nous faisons tout notre possible pour être à Brest dimanche et pouvoir ainsi aller voter », promet Bruno Peyron.

Le 4 mai, c’est la dernière ligne droite. Orange cavale, cap sur Ouessant, à 25 nœuds, bâbord amure, sous grand-voile haute et solent.
La veille, dernière frayeur, le grand gennaker a explosé en lambeaux.
Dans la nuit du 4 au 5 mai, dernière épreuve météo, le maxi catamaran est piégé dans les calmes à 150 milles (277 km) du point final de son tour du monde.

Les treize d’Orange étaient partis inquiets pour la tête de mât, ils reviennent préoccupés par son pied… Mais c’est un bateau quasi indemne qui franchit la ligne d’arrivée du Trophée Jules Verne le 5 mai, à 16 heures, 13 minutes, 45 secondes. Durant 64 jours, 08 heures, 37 minutes et 24 secondes, Bruno Peyron et ses équipiers n’ont jamais cédé au doute. À 18,15 nœuds de moyenne, ils ont établi un nouveau temps référence sur le parcours Ouessant – Ouessant via les 3 grands caps, soit 28 035 milles (52000 km). Ils battent le précédent record d’Olivier de Kersauson de 7 jours, 5 heures, 44 minutes et 44 secondes.

Et le skipper breton de conclure, beau joueur : « C’est une belle page de sport qu’Orange vient de tourner. Pour réussir une entreprise comme le Trophée Jules Verne, il faut une bonne équipe, un bon bateau et bien savoir le préserver. Bruno Peyron a su le faire. L’époque des 27 mètres est terminée. C’est le début d’une nouvelle compétition et elle durera longtemps. »

Olivier de Kersauson / Geronimo

Les tentatives de record, à l’assaut du Trophée Jules Verne, sont autant d’aventures océaniques, qui méritent d’être racontées ici.

 
Graves avaries ou retards trop importants ont souvent stoppé des capitaines courageux dans leur élan. D’autres skippers sont parvenus à boucler leur tour… Seulement pas assez vite pour battre le record alors établi.
 
Ces performances, histoires d’hommes, de femmes et de bateaux, seront retranscrites dans ces pages.
 
À bientôt !

Bruno Peyron / Orange

Les tentatives de record, à l’assaut du Trophée Jules Verne, sont autant d’aventures océaniques, qui méritent d’être racontées ici.

Graves avaries ou retards trop importants ont souvent stoppé des capitaines courageux dans leur élan. D’autres skippers sont parvenus à boucler leur tour… Seulement pas assez vite pour battre le record alors établi.

Ces performances, histoires d’hommes, de femmes et de bateaux, seront retranscrites dans ces pages.

À bientôt !

Tracy Edwards / Royal & SunAlliance

Les tentatives de record, à l’assaut du Trophée Jules Verne, sont autant d’aventures océaniques, qui méritent d’être racontées ici.

Graves avaries ou retards trop importants ont souvent stoppé des capitaines courageux dans leur élan. D’autres skippers sont parvenus à boucler leur tour… Seulement pas assez vite pour battre le record alors établi.

Ces performances, histoires d’hommes, de femmes et de bateaux, seront retranscrites dans ces pages.

À bientôt !

Olivier de Kersauson / Sport-Elec

Sixième tentative pour Olivier de Kersauson : le Breton veut son record de vitesse autour du monde. Au risque de voir Sport-Elec, son trimaran géant, piégé par les glaces meurtrières du Grand Sud. Avec passion et acharnement, il lance son équipage sur les traces de Peter Blake, bien décidé à prendre son titre au dernier détenteur du Trophée Jules Verne.

Faire demi-tour ? Olivier de Kersauson, vissé à la table à cartes, allume une cigarette au mégot de la précédente. Dans le crâne du capitaine breton, la tempête fait rage. Dehors, c’est le calme plat ou presque depuis le départ de Ouessant, le 8 mars 1997, à 17 heures et 37 minutes.

Kersauson attendait ce jour depuis plus de deux ans. Deux mois plus tôt, il avait tourné bride à hauteur de Cape Town. Sport-Elec, son trimaran de 27 mètres, accusait quatre journées de retard sur son concurrent virtuel, ENZA New Zealand, détenteur du Trophée Jules Verne en 1994(6)(6)En 1994, Olivier de Kersauson, à bord de Lyonnaise des Eaux Dumez, franchissait la ligne d’arrivée du Trophée Jules Verne 2 jours et 6 heures seulement après ENZA…. Impossible, dans ces conditions, de battre le record établi par Peter Blake et Robin Knox-Johnston.

« Grosse déception »

À la faveur d’une brève fenêtre météo, l’équipage de Sport-Elec vient de repartir. Mais, cette fois, si Kersauson décidait de revenir à Ouessant pour cause de mauvaises conditions météo, le bateau resterait à quai. La saison est déjà très avancée pour une nouvelle tentative. L’hiver austral pourrait rendre impraticable la meilleure trajectoire, serrant au plus près le continent Antarctique. Le temps perdu dans la pétole de l’Atlantique nord promet déjà d’avantage de nuit, de froid, de glace et de danger dans le Grand Sud.

De l’autre côté de l’Atlantique, depuis son cottage du Maine, Bob Rice, déchiffre pour l’équipage de Sport-Elec les présages de la météo. Olivier de Kersauson est en contact quotidien avec ce routeur hors pair, qui a guidé Peter Blake et Robin Knox-Johnston jusqu’au record en 1994. Les pronostics de Bob n’ont rien d’encourageant. Pas un souffle d’air avant plusieurs jours. « La seule dépression à 1000 milles à la ronde est dans mon crâne », racontera Olivier de Kersauson(7)(7)Olivier de Kersauson, Tous les océans du monde, 71j, 14h, 22’, 8’’, le cherche midi éditeur, 1997.. Le retard sur ENZA est de 1088 milles (2014 km).
Yves Pouillaude, Hervé Jan, Didier Gainette, Thomas Coville, Michel Bothuon et Marc Le Fur guettent les réactions de leur capitaine devenu mutique.
Kersauson se fend d’un télex à son PC : « Grosse déception : on est empêtrés dans des temps indignes et j’ai peur de couper les kwaters dans le même chrono infâme de la première descente / de quoi se taper la tête contre les murs / Enfin, toute l’horreur n’est pas encore consommée / vive les bateaux à moteur. »

Archives RivacomArchives Rivacom

Premier record

Sport-Elec franchit l’équateur le 20 mars, à 18h23, après onze jours de mer… Et touche enfin le vent. Le retard sur le détenteur du Trophée Jules Verne commence à fondre. À hauteur de Cape Town, Sport-Elec n’a gagné que 200 milles (370 km) sur sa première tentative de l’année, mais l’écart avec ENZA n’est plus que de 580 milles (1074 km).
Le trimaran d’Oivier de Kersauson entre dans les quarantièmes après 18 jours de navigation et ENZA-en-1994 devance toujours Sport-Elec-en-1997…
Olivier de Kersauson peut tout de même se réjouir d’un premier record, au cap de Bonne-Espérance : équateur-cap de Bonne-Espérance en 10 jours, 13 heures et 27 minutes.

© Photo Christian Février © Photo Christian Février

Dès son entrée dans l’océan Indien, le trimaran navigue sous gennaker medium et grand-voile haute, dans un flux d’ouest de 20 à 30 nœuds. Le bateau assure une belle moyenne de 18 nœuds. « Aller plus vite dans ces conditions serait périlleux », commente Kersauson. L’équipage s’autorise alors à croire au Trophée Jules Verne. À chaque changement de quart, on s’interroge : combien de temps repris sur ENZA ? À quelle vitesse ?

Le fantôme d’ENZA

Sport-Elec fonce dans le vent d’ouest, dévale l’océan Indien à plus de 430 milles (800 km) au sud de la route tracée par Blake et Knox-Johnston en 1994. Le catamaran néo-zélandais n’est bientôt plus qu’à 68 milles (125 km) au-devant. « Le fantôme d’ENZA, notre concurrent virtuel, serait en vue… S’il était visible », commente Kersauson.

Sport-Elec rugit sous le choc des vagues explosant contre sa coque. Un vent glacé hurle dans le gréement. À bord, les hommes se taisent la plupart du temps. Harnachés sur le pont, engoncés dans leurs cirés humides, stoïques quand ils reçoivent des paquets de mer à 2°C en pleine face, certains font l’expérience du Grand Sud pour la première fois. Le vent ne descend plus en dessous des 35 nœuds (64 km/h). Tout est trempé, gelé à l’intérieur du bateau. « J’ai toujours détesté l’océan Indien, dit Olivier de Kersauson, Dominique Guillet y est mort, Deroux aussi. Entre 80° et 110° Est, on est massacré dans l’indien. »
Par 51°Sud et 112°Est, l’équipage de Sport-Elec aperçoit les premiers icebergs.

Archives RIVACOM Archives Rivacom

Bord à bord

La longitude du cap Leeuwin est dépassée le 8 avril 1997 à 7 heures, 7minutes et 3 secondes. Un record de plus(8)(8)Cap de Bonne-Espérance-cap Leeuwin en 8 jours, 23 heures, 17 minutes, 3 secondes.. Sport-Elec accélère encore le rythme et met enfin le fantôme d’ENZA derrière lui. Pas pour longtemps.
L’eau de mer a envahi la cale et noyé le moteur. Le groupe électrogène peine à démarrer. Sans électronique, pas de communication avec Bob Rice, et sans routage il est impossible d’envisager les 15 jours qui restent à parcourir dans les hautes latitudes. Kersauson ronge son frein. Yves Pouillaude, son second, vient à bout de la panne après trois jours passés dans la mécanique du bateau.
Le trimaran reprend sa place devant ENZA en doublant la Nouvelle-Zélande. La longitude de l’île Stewart est franchie avec 10 heures d’avance sur Blake et Knox-Johnston.

À la glace !

Depuis la descente de l’Atlantique sud, la météo a bien alterné les calmes, les vents contraires et les grains violents, mais aucun phénomène majeur n’a entravé la progression du trimaran. La vitesse moyenne de Sport-Elec est restée constante : entre 18 et 20 nœuds.
Une dépression d’origine tropicale lui barre bientôt la route. Il faut plonger au sud pour éviter la tempête qui menace d’être violente. Choisir de la contourner par le nord, rallongerait considérablement le parcours et reviendrait à renoncer au trophée. Bob Rice est formel, il ne reste plus qu’une solution, « aller à la glace ».
Kersauson se souvient du flotteur de son trimaran Charal, mutilé par un growler(9)(9)Un growler est un boc de glace dérivant entre deux eaux, bien plus petit qu’un iceberg, indétectable au radar et difficile à repérer à l’œil nu. lors de sa première tentative – avortée – de record de vitesse autour du monde, quatre ans plus tôt. « Les mecs, jusqu’ici on a joué petit, prévient le skipper, on va jouer le vrai Sud là. On rentre dans la vraie aventure. On ne fait plus la course autour du monde, on va au vrai danger. » Pas d’objection parmi les équipiers. Leur capitaine est secrètement ému. Heureux de constater, à ce stade de l’aventure, comme ses hommes font corps ensemble et avec le bateau.

Hervé Jan, Thomas Coville et Marc Le Fur. Archives Rivacom Hervé Jan, Thomas Coville et Marc Le Fur. Archives Rivacom

« C’est hallucinant, parfois on a l’impression qu’ENZA est là derrière nous, dit Kersauson, puis on se rend compte qu’on est seul, loin de tout, au milieu de la plus grande étendue déserte du monde. Et dans un champ de mines, ou plutôt d’icebergs. »
Toutes les heures, Sport-Elec croise un glaçon de la taille d’un immeuble. Impossible de faire route plus nord, où un vent d’est compromettrait la progression du trimaran. Mais Bob Rice donne ordre de remonter lorsque Kersauson emmène ses hommes effleurer l’océan Austral, par 60°, 61° Sud. La limite autorisée est le 59° Sud. À cette latitude l’eau est à trois degrés, plus bas les growlers fondent deux fois moins vite.

Après trois semaines de Grand Sud, la météo est bonne, le bateau glisse sur de longs surfs… La tentation est grande de rester collé à l’océan Austral, et de raccourcir ainsi le tour du monde. Mais la prison de glace se referme. Cap au nord-est, vers le Horn.

Nocturne Horn

Plusieurs jours de tempête et de vent d’est ont soulevé une mer difficile à l’approche du « caillou ». Un souffle d’ouest-sud-ouest envoie 25 nœuds (46 km/h) dans le sens inverse de la mer. Ça monte haut et court. La mer est lourde. Le vent tourne sans cesse. Durant quatre jours, Sport-Elec enchaîne les empannages(10)(10)Changements d’amure (côté duquel le voilier reçoit le vent) en passant par le vent arrière., toutes les quatre heures, et perd à ce rythme 130 milles (240 km) par jour sur la route prévue.

Dans la nuit du 24 avril, le trimaran double le Horn, en avance de 33 heures sur son concurrent virtuel. Le bateau, dans l’axe de la mer et du vent, glisse à 26 nœuds.
L’éclat du phare Cabo de Hornos est la première lueur aperçue de puis 30 jours, qui signale la première terre en vue depuis l’archipel de Tristan da Cunha, dans le sud de l’Atlantique.
« Démonstration courageuse et belle leçon. » Le message est signé de Peter Blake. Un autre télex parvient à bord, de la part d’Éric Tabarly : « Vous nous avez offert un spectacle d’un autre monde qui restera dans les annales de la voile. »

diapos ©l'equipage + RIVACOMArchives Rivacom

Mort subite

La course n’est pas terminée. Un gros anticyclone barre l’Atlantique et une dépression menace par le sud. Pas le temps de se diriger vers l’est et l’Afrique, pour bénéficier plus rapidement des alizés à l’issue de la remontée de jusqu’à l’équateur. Sport-Elec doit raser les Malouines puis grimper jusqu’au Brésil sur le flanc ouest d’une petite dépression venue d’Argentine… Avec le risque de se retrouver coincés entre la côte et cette dépression. Les milles d’avance sur ENZA, gagnés si âprement dans le Grand Sud, pourraient être perdus en un rien de temps.
La seule option possible s’avère d’abord payante. Kersauson annonce bientôt 800 milles (1481 km) et deux jours d’avance sur le record.
C’est ce moment que choisit l’ordinateur du bord réservé à la navigation pour mourir subitement. Kersauson frise l’apoplexie. Yves Pouillaude s’attèle à la mise en œuvre d’un plan B.

Apocalypse

La remontée obligatoire le long de la côte sud-américaine place Sport-Elec face au clapot. Le bateau « plante des pieux ». L’étrave se lève et retombe lourdement contre la mer. Le gréement souffre, les hommes aussi.
Au large de l’Uruguay, le vent passe soudain à 55 puis 60 nœuds (111 km/h). Un orage d’apocalypse s’abat sur l’équipage éreinté. « On affale tout, mer-deu !!!! », hurle Kersauson. Sous mât seul Sport-Elec fonce encore à 30 nœuds.
Calme et clapot à nouveau, le 1er mai. L’ambiance reste électrique. « On navigue sur des pavés depuis 3 jours / Plus d’orages plus de mer non plus / On plane, pas vite, pas haut / Passkya pas de vent non plus/ Le bord est nerveux / Fatigue », lâche Kersauson via télex. ENZA ne serait plus qu’à 500 milles (926 km) derrière.
Sport-Elec échappe enfin aux calmes de l’anticyclone de Sainte Hélène le 2 mai, et recommence à engranger les milles au portant. Le 6 mai, l’équipage de Kersauson franchit l’équateur pour la seconde fois par 28°35 Ouest de longitude et rafle au passage deux nouveaux records(11)(11)Ouessant-équateur (retour)en 58 jours 13 heures et 39 minutes ; et cap Horn-équateur en 11 jours, 20 heures et 41 minutes.. Le skipper breton se garde bien de crier victoire.

« Du bateau bien »

Sport-Elec prolonge son séjour dans le pot au noir, à tel point que Kersauson voit le trophée lui échapper. « Ce n’est pas grave », dit-il. Et de citer Tabarly : « On a fait du bateau bien », voilà ce qui compte.
Plus haut, l’anticyclone des Açores forme une barrière incontournable. ENZA avait fait route très à l’ouest des côtes européennes pour l’éviter, Kersauson préfère marcher tout droit vers la France, quitte à faire du près serré dans les alizés de nord-nord-est. Quitte à se rapprocher du cœur de l’anticyclone.
Le skipper peut souffler dès le 14 mai : son trimaran s’extirpe enfin des calmes, laissant l’archipel des Açores à bâbord. La vitesse moyenne du bateau bondit à 17 nœuds. Avec trois jours d’avance sur la performance de Blake et Knox-Johnston, Kersauson et ses hommes sont maintenant certains d’emporter le Trophée Jules Verne.
L’arrivée est laborieuse. Pas de dernière ligne droite pour Sport-Elec mais des bords jusqu’à Ouessant où le courant descendant d’une marée de vive-eau accueille le trimaran. Les équipiers de Sport-Elec franchissent la ligne d’arrivée le matin 19 mai 1997, à 8 heures 59 minutes et 39 secondes, dans 15 nœuds (27 km/h) de vent. Le Trophée Jules Verne est à eux(12)(12)TJV_COURSES_SportELEC_equipe small. Tous les bateaux du monde leur semblent s’être donné rendez-vous pour célébrer leur retour. Olivier de Kersauson embrasse du regard un chapelet d’îles sauvages, la roche bleutée d’une côte déchiquetée, sa Bretagne baignée de soleil. Yves Pouillaude rigole : « Maintenant, on peut démâter. » 

19 mai 1997. A Brest, Sir Peter Blake monte à bord dès l’arrivée pour féliciter ODK, nouveau vainqueur du Trophée Jules Verne. © Photo Christian Février