Peter Blake & Robin Knox-Johnston / Enza New Zealand

Contraints d’abandonner en 1993, Peter Blake et Robin Knox-Johnston sont de retour sur le parcours du Trophée Jules Verne dès 1994. Leur catamaran, ENZA New Zealand est désormais classé plus grand voilier de course du monde. À bord de ce nouveau prototype, mené par huit équipiers, Blake et Knox-Johnston s’apprêtent à établir le nouveau record du Trophée Jules Verne…

Un vent de nord est à 35 nœuds (65km/h) soulève l’écume au large de Ouessant, le 16 janvier 1994. Peter Blake est à la barre(1)(1)Beyond Jules Verne, circling the world in a record-breaking 74 days, Robin Knox-Johnston, Hodder and Stoughton, 1995.. À ses côtés, Robin Knox-Johnston sourit malgré le froid et les embruns. À 14 heures et 5 secondes, le catamaran ENZA New Zealand vient de franchir la ligne de départ du Trophée Jules Verne, sous grand voile arrisée et génois maxi, flirtant avec les 20 nœuds.

Il semble déjà loin le souvenir d’ENZA, rebroussant péniblement chemin vers l’Afrique du Sud. C’était pourtant il y a moins d’un an. Après 26 jours de mer à l’assaut du Trophée Jules Verne, le catamaran néo-zélandais entrait en collision avec un objet flottant non identifié. Le duel de géants, qui se jouait alors sur l’eau depuis Ouessant, prenait brutalement fin. Bruno Peyron, à bord de Commodore Explorer, poursuivait sa route pour bientôt porter le record de vitesse autour du monde à 79 jours, 5 heures, 15 minutes, 56 secondes… Et remporter le Trophée.

« Unfinished business »

Six mois après l’abandon forcé, le PDG de la firme ENZA(2)(2) Le logo d’ENZA, habillé pour le Trophée Jules Verne. annonçait en assemblée générale : « We have got unfinished business… », « Nous avons quelque chose à terminer ; nous avons le bateau et l’équipe pour faire le travail et achever ce que nous avons commencé, alors nous repartons.»

Réparé aux chantiers McMullen & Wing à Auckland, retaillé pour la course, le « big cat » mesure désormais 28 mètres. Sa coque est renforcée sous la ligne de flottaison, ses voiles ont été retaillées, sa structure allégée.
Pour leur seconde tentative, Peter Blake et Robin Knox-Johnston recrutent six hommes contre quatre la fois précédente.(3)(3) The Sir Peter Blake Trust Collection / Alan Sefton. Photo Philippe Millereau © Agence DPPI Ed Danby, Don Wright, David Alan-Williams, et le caméraman George Johns seront épaulés par deux nouveaux équipiers, Barry Mackay et Angus Buchanan. The Sir Peter Blake Trust Collection / Alan Sefton. Photo Philippe Millereau © Agence DPPI
Leur objectif est simple : finir le parcours bien sûr, mais surtout améliorer le temps de Commodore Explorer et établir un nouveau record du monde.

Cette année encore, ils ne sont pas seuls à relever le défi. Olivier de Kersauson est de retour, à bord du trimaran Lyonnaise des Eaux Dumez, qui est aussi l’un des plus grands multicoques du monde.

The Sir Peter Blake Trust Collection / Alan Sefton. Photo Henri Thibault © Agence DPPI

Peter Blake et Olivier de Kersauson. The Sir Peter Blake Trust Collection / Alan Sefton. Photo Henri Thibault © Agence DPPI

Carte extraite du dossier de presse de l'époque

Le parcours d’ENZA New Zealand, carte extraite du dossier de presse, (1994).

En avance à l’équateur

ENZA donne le ton dès son premier jour de navigation, avec 411 miles (761 km) parcourus en 24 heures, à une moyenne de 17,5 nœuds. Le Golfe de Gascogne est traversé en une journée. Peter Blake et Robin Knox-Johnston maintiennent l’allure.
Lyonnaise des Eaux Dumez est aperçu de loin en loin peu après le départ, mais la radio d’Olivier de Kersauson reste le plus souvent muette, ne lâchant à son adversaire que de rares indices sur sa progression.

On apprend que le trimaran d’«ODK » parvient à l’équateur quelques neuf heures après ENZA. En avance sur son tableau de marche, le catamaran de Blake et Knox-Johnston atteint cette première marque géographique majeure après 7 jours, 4 heures et 24 minutes de mer; soit 39 heures de moins que Bruno Peyron en 1993.
Car c’est surtout ce concurrent virtuel qui préoccupe les skippers néo-zélandais et britannique. Les distances parcourues par ENZA, la vitesse moyenne du bateau, sont sans cesse comparées avec les prouesses passées du premier détenteur du Trophée Jules Verne.

Le délicat passage du pot au noir a été bien négocié. Cette zone de vents capricieux, aux abords de l’équateur, a été franchie à une vitesse de 8 à 14 nœuds. ENZA est de 15 à 20 % plus rapide que l’année précédente, se réjouit son skipper Peter Blake.

Dans l’influence de Sainte Hélène

The Sir Peter Blake Trust Collection / Alan Sefton.

Credit Ivor Wilkins Sir Peter Blake Trust of NZ The Sir Peter Blake Trust Collection / Alan Sefton © Photo Ivor Wilkins

Pour gagner les mers du sud, Blake et Knox-Johnston tracent une courbe à l’ouest. Une stratégie inverse à celle choisie en 1993, pour contourner l’anticyclone de Sainte Hélène, principal obstacle de cette portion du parcours, où ils s’étaient trouvés encalminés.

Navigant au portant dans les alizés de sud-est, au large des côtes brésiliennes, ENZA est toujours en avance sur son tableau de marche, malgré grains et calmes alternés qui ralentissent sa progression.

Le 27 janvier, depuis la terre, Bruno Peyron se montre confiant pour ses challengers : « Les prévisions météo sont exceptionnelles, comme dans les livres. L’anticyclone de Sainte Hélène est bien positionné. Ils n’ont qu’à descendre plein sud avant de tourner à gauche quand ils atteindront les quarantièmes sud. »
Les estimations du Baulois se révèlent optimistes. Par 33° 28 sud et 29° 23 ouest, ENZA n’échappe pas à l’influence de Sainte Hélène. « Nous naviguons en ce moment à la vitesse de 1,4 nœuds et la grand voile bat lamentablement, déclarent Peter Blake et Robin Knox-Johnston dans un télex du 29 janvier, c’est extrêmement frustrant de perdre une partie de l’acquis des jours précédents, mais il n’y a rien d’autre à faire que persévérer. »

Barry MacKay profite de ce calme pour inspecter les coques du bateau – une baleine a été heurtée sur bâbord quelques jours plus tôt – et Don Wright grimpe au mât pour une inspection du gréement, en prévision des quarantièmes rugissants.

« Ces trucs que l’on met dans les boissons… »

Les albatros accueillent bientôt ENZA dans le Grand Sud. « Pour naviguer dans des vents soutenus, nous sommes contraints de descendre jusqu’au 45° de latitude sud au lieu des 40° habituels » prévient Peter Blake, le 3 février.

Descendre au sud permet aussi de réduire la distance de contournement du continent Antarctique. Mais gare aux growlers ou autres icebergs dès que la température de l’eau descend en dessous des 2°C. Comme on ne prononce pas le nom d’un « longues oreilles » sur un bateau, le mot « iceberg » est banni à bord du catamaran. « Peter, as-tu vu de ces trucs que l’on met dans les boissons pour les refroidir ? », s’enquiert le PC d’ENZA New Zealand.

Le 5 février, ENZA dépasse la longitude du cap de Bonne Espérance(4)(4)Ouessant-cap de Bonne Espérance : 19 jours, 17 heures, 53 minutes et 9 secondes., avec une journée d’avance sur le détenteur du record. Un vent d’ouest sud-ouest se lève alors, soufflant jusqu’à 40 nœuds (74 km/h) et soulevant des vagues de 10 mètres.
« Sans problème pour l’instant, on touche du bois, rapporte Peter Blake, mais ça tape terriblement. Parfois, ça fait tellement de bruit que je sors de ma couchette et je monte sur le pont me reposer. Je me demande comment on tient le coup et pourquoi le bateau ne tombe pas en miettes. C’est vraiment une merveille de technologie malgré ses onze ans d’âge ! »

Angus à la mine, Blake au lit

Trois jours plus tard, le skipper est plus fébrile : « On a frôlé la catastrophe ». ENZA vient d’échapper au chavirage. Le bateau est « descendu à la mine », « a enfourné », enfoncé la proue des flotteurs sous l’eau, passant de 25 à 0 nœuds en quelques secondes. Les équipiers hors quart ont été éjectés de leurs bannettes. Angus Buchanan, le benjamin de l’équipe, qui était à la barre, est désormais surnommé « le mineur ». Comme il est aussi médecin du bord, c’est lui qui administre ses massages à un Peter Blake énervé, cloué à sa couchette par un mal de dos provoqué par la secousse.

Cette péripétie prouve aux yeux des skippers d’ENZA, l’intérêt d’un équipage de huit marins. Un homme de quart en moins, l’allure ne faiblit pas.

La performance du catamaran n’est pas plus affectée par le mauvais temps. Depuis son entrée dans l’océan Indien, la vitesse moyenne du bateau est remontée à 16,57 nœuds. ENZA creuse l’écart qui le sépare de son concurrent fantôme, Commodore Explorer, et laisse Lyonnaise des Eaux Dumez, son adversaire direct, à plus de 1400 milles (2592 km) derrière.

« Faites attention les garçons », conseille via radio Florence Arthaud. La co-fondatrice du Trophée Jules Verne est venue à son tour encourager l’équipage anglo-saxon : « Vous avez fait un tiers du parcours, maintenant, soyez prudents. On croise les doigts et on pense bien à vous. Mais n’allez pas trop vite quand même, on compte bien tenter notre chance après vous ! »

The Sir Peter Blake Trust Collection / Alan Sefton

The Sir Peter Blake Trust Collection / Alan Sefton. Photo George Johns © Agence DPPI Peter Blake, cloué à sa couchette pour cause de blessure, continue à mener la navigation. The Sir Peter Blake Trust Collection / Alan Sefton. Photo George Johns © Agence DPPI

« Un temps de pingouins »

Le 21 février, par 59°43 de latitude sud et 175°53, ENZA peut enfin faire cap à l’est. Longeant le bas du monde, le catamaran file à 20 nœuds de moyenne, en direction du cap Horn. La veille, une aurore australe a transpercé la nuit. « C’est peut-être de bon augure pour le match Angleterre-Irlande », espèrent les anglais du bord. À terre, se joue le Tournoi des Cinq Nations.

En mer, le duel reprend avec Olivier de Kersauzon. Si les degrés de longitude sont plus vite avalés dans les basses latitudes où progresse ENZA, les vents qui l’accompagnent sont irréguliers. Quatre dépressions successives bloquent le catamaran néo-zélandais au sud tandis que le trimaran français, navigant plus au nord, réalise de meilleures moyennes.

À bord d’ENZA, les conditions de vie sont rudes par 61° sud. À l’intérieur, le chauffage est en panne. Sur le pont, l’eau gèle dans les bouteilles. « Un temps de pingouins » commente Peter Blake.
Un guetteur est posté en permanence à la proue du bateau. Le skipper néo-zélandais racontera plus tard avoir croisé « de grandes cathédrales de glace sculptée. » « Certaines d’entres elles, mesurées au sextant, étaient longues de plus d’un mille (1852 mètres) pour 70 mètres de hauteur. »

Le retour de Kersauson

45ème jour de navigation. Après les affres de l’océan Pacifique, c’est une tempête de nord-est qui met encore à l’épreuve l’équipage et le bateau à l’approche du cap Horn. Le gréement souffre, le génois est déchiré, ENZA est dérouté pour permettre une réparation en urgence. De précieux milles sont perdus.

Peter Blake double enfin et pour la cinquième fois le cap Horn, le 5 mars, après 48 jours de mer. À bord, seuls deux équipiers voient le Horn pour la première fois.
ENZA quitte le Pacifique avec 5 jours d’avance sur Commodore Explorer. Mais Kersauzon suit de près. 26 heures après Blake et Knox-Johnston, il franchit à son tour le passage de Drake.

La remontée de l’Atlantique, le long de côte du Brésil, avait pénalisé Bruno Peyron et son équipage. Peter Blake et Robin Knox-Johnston choisissent de faire route plus à l’est. Un détour censé éviter un vent de face et une remontée au près, coûteuse pour un catamaran de course. La vitesse moyenne d’ENZA retombe à 8 nœuds. Il faudra 10 jours aux deux skippers pour savoir si leur option est payante. Le 14 mars, par 25° 51 sud et 23°54 ouest, ENZA retrouve enfin les alizés de sud-est.
Devancé depuis 50 jours, Lyonnaise des Eaux Dumez remonte soudain à la même latitude… Mais l’équipage français compte trois hommes de moins que celui des anglo-saxons. La fatigue se fera bientôt ressentir.
À bord d’ENZA aussi, on est impatient d’arriver.

A gauche: Sir Robin Knox Johnston. A droite: Sir Peter Blake. The Sir Peter Blake Trust Collection / Alan Sefton. Photo George Johns © Agence DPPI
À gauche: Sir Robin Knox Johnston. À droite: Sir Peter Blake. The Sir Peter Blake Trust Collection / Alan Sefton. Photo George Johns © Agence DPPI

Dernière ligne droite, dernière tempête

« La zone de convergence commence à 2° nord. Il sera donc intéressant d’observer la progression de notre rival. Quant à nous, il semble que nous en soyons sortis depuis hier. Les signes extérieurs sont positifs, même si nous gardons toujours les finger crossed ! » écrit Peter Blake, dans un télex matinal, le 21 mars. Les conditions météo favorables rencontrées à la sortie du pot au noir profiteront aussi à Lyonnaise des Eaux Dumez.

À 2208 milles (4089 km) de l’arrivée, le 24 mars, ENZA doit conserver une moyenne dépassant les 7,5 nœuds pour espérer ravir son Trophée à Bruno Peyron. Au vu de la vitesse assurée depuis le départ, c’est faisable. Mais la météo n’est pas toujours prévisible. L’anticyclone des Açores est un obstacle majeur à contourner dans l’hémisphère nord, sous peine de voir le bateau immobilisé à quelques milliers de milles de Ouessant. Or il ne reste que 12 jours 6 heures et 15 minutes à Blake et Knox-Johnston pour gagner leur pari.

Le 27 mars, Olivier de Kersauson sort de sont mutisme : Lyonnaise des Eaux Dumez, à 640 milles (1185 km) derrière ENZA, par 32°27 nord et 48°35 ouest, souffre d’une avarie de gréement et se trouve ralenti par les vents faibles générés par l’anticyclone des Açores.
Le catamaran néo-zélandais pâtit aussi de ces conditions météo, ralentissant jusqu’à 5 nœuds, avant de reprendre de la vitesse, toujours plus loin devant les français.

The Sir Peter Blake Trust Collection / Alan Sefton. Photo Henri Thibault © Agence DPPI Les traînards dans le sillage d’ENZA. The Sir Peter Blake Trust Collection / Alan Sefton. Photo Henri Thibault © Agence DPPI

À deux jours de l’arrivée la tentation est grande de lâcher la bride au « big cat » et de laisser ENZA filer vers la victoire. Mais ses deux skippers restent prudents. Le bateau est fatigué, les hommes aussi.
Les derniers milles sont éprouvants, la mer est mauvaise, le vent monte à 70 nœuds (129 km/h) aux abords de la Bretagne. « Plus dangereux qu’au Cap Horn », dira Blake. ENZA enfourne, menace de se retourner. Il faut larguer des traînards dans son sillage pour garder le contrôle du bateau.

Recrachés par la tempête au large de Ouessant, les équipiers d’ENZA New Zealand franchissent la ligne d’arrivée du Trophée Jules Verne, le 1er avril 1994, après 74 jours, 22 heures, 17 minutes et 22 secondes de course autour du monde. Le record de Bruno Peyron est battu de près de 5 jours.

« ENZA New Zealand est un remarquable navire », affirme Peter Blake à la presse.
« Avec un meilleur bateau et un peu de chance, le tour du monde en 67 jours est possible », augure le skipper néo-zélandais, avant d’ajouter : « Mais ce sera sans moi. »
Peter Blake et Robin Knox-Johnston ont atteint leur objectif. Ils rêvent déjà à d’autres défis.
Olivier de Kersauson n’a pas dit son dernier mot.

The Sir Peter Blake Trust Collection / Alan Sefton. © Agence DPPISir Peter Blake, de retour à Brest, en famille. The Sir Peter Blake Trust Collection / Alan Sefton. © Agence DPPI

Bruno Peyron / Commodore Explorer

À bord de Commodore Explorer, le plus grand catamaran de sa génération, Bruno Peyron ouvre la voie avec un tour du monde magistral, en moins de 80 jours. Personne n’avait tenté l’aventure, encore moins sur une telle monture. Le Baulois et ses quatre hommes d’équipage relèvent le défi de Phileas Fogg(5)(5) Pin’s collector ! TJV_COURSES_Commodore_badge. Contre eux, ils ont de redoutables concurrents et les conditions extrêmes des plus féroces mers du globe.

Ouessant, samedi 30 janvier 1993. À 14 heures, deux minutes et 27 secondes, sous grand voile haute et foc solent, Commodore Explorer passe la ligne de départ… Avec sept heures de délai. Peter Blake et Robin Knox-Johnston, à bord de leur catamaran ENZA New Zealand, sont partis au petit matin, eux aussi à l’assaut du Trophée Jules Verne. Ce départ décalé fournira à Bruno Peyron et à son équipage une magnifique opportunité de se dépasser. Il faut courir après les « kiwis ».

Samedi 30 janvier. Peter Blake, Robin Knox-Johnston et Bruno Peyron consultent les derniers relevés météo quelques heures avant de quitter Brest. Sir Peter Blake Trust of NZ © Christian Février

Les deux concurrents talonnent aussi Olivier de Kersauson, qui a entamé son tour du monde cinq jours plus tôt, à bord du trimaran Charal. « Kersau » ne se prête pas au jeu de ses petits camarades. Il a fixé ses propres règles. Il court hors Trophée. Mais le capitaine breton est déterminé à descendre sous la barre des 80 jours et à rafler le record.

Aussi résolu, Bruno Peyron affiche pourtant une grande prudence. Quel sera le comportement d’un catamaran géant dans les mers et la météo des hautes latitudes ? Commodore Explorer est l’ex-Jet Services(6)(6)En 1993, à l’époque où Bruno Peyron l’achète, Jet Services V est le catamaran le plus rapide du monde, avec le record de traversée de l’Atlantique en 6 jours et 13 heures. « tourdumondisé », porté à 26 mètres. Une « machine à fabriquer du vent », taillée pour la course mais très difficile à freiner et… Plus stable à l’envers qu’à l’endroit. L’architecte de la « fusée bleue » a conçu les flotteurs comme deux caissons de survie, où l’équipage pourrait passer un mois, en cas de retournement.

Pour Bruno Peyron, le Trophée Jules Verne est un terrain d’étude en vue de l’élaboration du « catamaran de l’an 2000 », son rêve de 40 mètres de long. Seuls objectifs avoués : revenir à Ouessant en ayant fait le meilleur temps et battu le dernier record établi. Celui, très accessible, de Titouan Lamazou, sur monocoque et en solitaire, qui a bouclé son tour en 109 jours. Enfin, il s’agit avant tout ramener le bateau à bon port et, surtout, les hommes!

Les équipiers de Commodore Explorer. Marc Vallin, Jacques Vincent, Bruno Peyron, Cam Lewis, Thomas Coville (qui n'était pas à bord de Commodore Explorer lors de cette tentative du Trophée Jules Verne), Olivier Despaigne. La dream team de Commodore Explorer: Marc Vallin, Jacques Vincent, Bruno Peyron, Cam Lewis, Thomas Coville (qui n’était pas à bord de Commodore Explorer lors de cette tentative du Trophée Jules Verne), Olivier Despaigne. © Photo Jacques Vapillon.

Record à l’équateur

« Nous ne sommes pas trop de cinq pour faire le boulot quotidien », confie Bruno Peyron, quatre jours à peine après avoir largué les amarres, « nous avons tendance à mener Commodore Explorer comme pour un Grand Prix qui d’ordinaire « consomme » une dizaine de solides gaillards. » À bord d’ENZA, ils sont sept, donc plus lourds mais moins vite usés par l’effort. Pourtant, dans le duel tactique qui s’est engagé entre les deux catamarans, Commodore Explorer reprend vite l’avantage, dès la descente de l’Atlantique.

Tandis que Peter Blake et Robin Knox-Johnston serrent la côte africaine, empruntant ainsi la route la plus courte, Bruno Peyron trace sa courbe bien plus à l’ouest, en quête d’un souffle d’est. Le catamaran bleu file bientôt à 20 nœuds vers le sud, vent de travers, son allure favorite. Les « Commodore boys », désormais en tête, traversent le pot au noir(7)(7)Le Front inter tropical ou « pot au noir » est une zone nuageuse aux abords de l’équateur, caractérisée par un régime de vents très capricieux, variant du calme plat aux soudaines rafales à plus de 30 nœuds (55km/h). sans trop de difficultés. Le 9 février, le « Magic Team » de Peyron franchit l’équateur, raflant son premier record(8)(8)Manche – Équateur en 8 jours, 19 heures, 25 minutes et 45 secondes..

© Photo Christian Février © Photo Christian Février

Peyron en enfer

Depuis le départ de Brest, le lecteur de cartes météo du bord est en panne. La liaison radio BLU n’est pas toujours fiable. Bruno Peyron doit se fier à son intuition et ne peut s’appuyer que sur des prévisions écrites, reçues quotidiennement par télex. À l’approche du Grand Sud, Météo France annonce un vent soufflant en tempête jusqu’à 50 nœuds (92 km/h). Rien que de très normal dans les quarantièmes rugissants où navigue Commodore Explorer, le 17 février. Seulement, l’alerte aux icebergs est lancée très tôt par Kersauson, qui ne devance alors ses poursuivants que de 450 milles (830 km). Un growler, un glaçon dérivant, vient de déchirer l’un des flotteurs de Charal, contraint d’abandonner. Peter Blake et Robin Knox-Jonhston poursuivent leur route vers l’est, évitant de s’aventurer au-delà du 38ème parallèle. Malgré le champ de mines en perspective, Peyron, toujours en tête, tente encore de gagner du temps et quelques degrés au sud… Trop sud.

« Enfer initiatique. Brutal. Violent. Puissant. Démesuré ! Il n’y a pas de qualificatifs précis pour exprimer ce qui se passe ici en ce moment », écrira Bruno Peyron par 42° Sud, « nous avons changé d’échelle et de planète. Commodore Explorer est sans doute le plus grand catamaran, mais ici il n’existe pas… Chavirage évité de justesse… ». Des vagues géantes ouvrent des gouffres sous les étraves de Commodore Explorer lancé à 30 nœuds dans la tourmente. Les hommes de Peyron luttent quarante heures durant pour tenter de maitriser le monstre. Ces marins expérimentés n’ont jamais connu de mer aussi violente. Le bateau, à sec de toile, s’en tire sans grosses avaries. Un miracle. Mais pour l’équipage, l’épreuve est énorme. Il mettra plusieurs semaines à s’en remettre.

Seul en course

En doublant le cap de Bonne espérance, le 22 février, Bruno Peyron s’autorise à nouveau à croire au Trophée. Après l’entrée fracassante dans les quarantièmes, et en dépit de quelques avaries à réparer en route, Commodore Explorer engrange les milles – 466 milles (863 km) le 25 février – volant ceux à nouveau perdus sur ENZA. La régate des géants reprend de plus belle.

Mais le 27 février, le catamaran néo-zélandais heurte un objet flottant non identifié. Le coup est fatal, Blake et Knox-Johnston abandonnent à leur tour pour faire route vers l’Afrique du sud. Il s’en faut de peu pour que Commodore Explorer les rejoignent. La veille, une vague particulièrement violente par le travers a percuté le bordé tribord. Le chantier a duré toute la nuit. La voie d’eau est finalement colmatée.

Après 33 jours de mer, 8 heures et 46 minutes, le dernier catamaran en lice dépasse, par 50° Sud, la longitude du cap Leeuwin, au large de l’Australie. Un record inédit que le PC de Bruno Peyron classe dans le sillage immédiat des grands clippers du XIXème siècle.
La météo est plus clémente à l’entrée dans le Pacifique. À la vitesse moyenne de 16 nœuds, Commodore Explorer gagne encore quelques degrés vers le continent Antarctique et se rapproche du 56° Sud, la longitude du cap Horn. La prochaine épreuve.

Les gueules du Horn

« Sommes toujours debout, écrit Bruno Peyron dans son carnet de bord à la date du 22 mars, et pourtant 45 nœuds de Sud dans la gueule à l’approche du cap Horn, il paraît que ça n’arrive que 10% du temps… » Deux dépressions se sont donné rendez-vous dans la zone, la fenêtre météo est étroite et changeante. Rattrapé par des vents à 70 nœuds (130 km/h) en rafale, Commodore Explorer, qui menace d’exploser en vol, est mis à la cape sèche(9)(9)Travers au vent et aux vagues, sans voiles.. « À l’intérieur tout s’organise en prévision d’un éventuel chavirage, décrit le skipper, nous dérivons à 4 nœuds dans le 70. Donc vers la côte. Nous sommes à moins de 100 milles (185 km) de la côte. Pas good. »

Plus de peur que de mal… Encore une fois, le bateau et les hommes tiennent. Le 25 mars, à la faveur d’une « accalmie » – des vents à 45 nœuds (83 km/h) – et après 53 jours de navigation, ils doublent enfin le cap Horn.
Le défi est aussi l’occasion de tester les nouvelles technologies embarquées. À bord et à terre on se félicite de la prouesse : une photo des « gueules du Horn » est transmise à Paris via satellite(10)(10) TJV_COURSES_Commodore_vsd ! Pour tout savoir sur Commodore Explorer, les fans peuvent aussi taper 3615 France Inter…

Adieu Trophée ?

Passé le Cap Horn, restent 9000 milles (16 668 km) avant d’atteindre Ouessant, soit un tiers du parcours. Pour espérer couper la ligne d’arrivée dans les temps, avant le 21 avril, Commodore Explorer doit tenir une moyenne de 14,5 nœuds. Mais le catamaran, conçu pour foncer au portant, est contre performant dans une remontée au vent. Or le retour dans l’Atlantique commence par une dizaine de jours de près, jusqu’à la pointe nord est du Brésil. Après le Brésil, le contournement de l’anticyclone des Açores par l’ouest, rallonge le parcours. Le 10 avril, Commodore Explorer, à nouveau lancé à 17 nœuds, entre en collision avec deux baleines. Le 16 c’est une bille de bois qui vient écraser l’étrave. Le bateau encaisse les coups, l’équipage tâche de garder le moral quand la vitesse moyenne quotidienne retombe à 4 nœuds. Trois jours avant l’arrivée, le skipper dit encore douter de sa capacité à gagner le pari de Phileas Fogg. Comme on éloigne la malchance, Peyron ne cesse de répéter « ce n’est pas une priorité ».

L’espoir renaît le 17 avril: Commodore Explorer s’offre un dernier sprint, à 21 nœuds de moyenne et avale 507 milles (938 km) en une journée. Rien ne l’arrêtera plus, pas même l’ultime tempête qui cueille les « boys » aux abords de la Bretagne.
Le 20 avril 1993, le catamaran bleu franchit la ligne d’arrivée du Trophée Jules Verne(11)(11)Pour un récit détaillé du périple de Bruno Peyron : Ghislaine Otthenheimer, Bruno Peyron et Yves-Marie Maquet, Bruno Peyron, le récit d’une victoire, Hachette/ Carrère éditions, 1993., sous le monumental Créac’h, le phare ouest de Ouessant. Le « Magic team » de Bruno Peyron vient de pulvériser le record de vitesse autour du monde et… De gagner son pari, en 79 jours, 6 heures, 15 minutes et 56 secondes(12)(12) TJV_COURSES_Commodore_lequipeTJV_COURSES_Commodore_figaro  .
Peter Blake et Robin Knox-Johnston sont déjà décidés à faire mieux. Olivier de Kersauson prépare lui aussi sa revanche…

Arrivée de Commodore Explorer devant le phare du Créac'h à 19h 18' 23" © Photo Christian Février Arrivée de Commodore Explorer devant le phare de Créac’h à 19h 18′ 23″ © Photo Christian Février

Peter Blake & Robin Knox-Johnston / Enza New-Zealand

Les tentatives de record, à l’assaut du Trophée Jules Verne, sont autant d’aventures océaniques, qui méritent d’être racontées ici.

 
Graves avaries ou retards trop importants ont souvent stoppé des capitaines courageux dans leur élan. D’autres skippers sont parvenus à boucler leur tour… Seulement pas assez vite pour battre le record alors établi.
 
Ces performances, histoires d’hommes, de femmes et de bateaux, seront retranscrites dans ces pages.
 
À bientôt !